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Publié le 13 November 2003 à 16:22:44 par Amba
Atlantyd.com a écrit :
"Le dragon nous
apparaît essentiellement comme un gardien sévère
ou comme un symbole du mal et des tendances démoniaques. Il
est en effet
le gardien des trésors cachés, et comme
tel l'adversaire qui doit
être vaincu pour y avoir
accès. C'est en Occident le gardien de la
Toison d'Or et du
Jardin des Hespérides; en Chine, dans un conte des T'ang,
celui de la Perle; la légende de Siegfried confirme que le
trésor
gardé par le dragon n'est autre que
l'immortalité.
Le dragon comme symbole
démoniaque s'identifie en réalité
au serpent:
Origène confirme cette identité à propos du Psaume
74. Les têtes de dragons brisées, les serpents
détruits, c'est
la victoire du Christ sur le mal. Outre
l'imagerie bien connue de Saint-Michel
ou de Saint-Georges, le
Christ lui-même est parfois représenté
foulant
aux pieds les dragons. Le patriarche zen Houei-nêng fait
également
des dragons et des serpents les symboles de la
haine et du mal. Le terrible Fudô
(Acala) nippon, dominant le
dragon, vainc par là même l'ignorance
et
l'obscurité.
Mais ces aspects négatifs ne sont
pas les seuls, ni les plus importants.
Le symbolisme du dragon est
ambivalent, ce qu'exprime d'ailleurs l'imagerie
extrême-orientale
des deux dragons affrontés, qu'on
retrouve dans l'art médiéval,
et plus
particulièrement dans l'hermétisme européen et
musulman,
où cet affrontement prend une forme analogue
à celle du caducée.
C'est la neutralisation des
tendances adverses, du soufre et du mercure alchimiques
(alors que
la nature latente, non développée, est figurée
par l'ouroboros, le dragon qui se mord la queue). En
Extrême-Orient même,
le dragon comporte des aspects
divers en ce qu'il est animal aquatique, terrestre
- voire
souterrain - et céleste à la fois; ce en quoi on a pu le
rapprocher de Quetzalcoatl, le serpent à plumes des
Aztèques. On
a tenté, mais sans aucun succès,
de distinguer entre le dragon lung
(aquatique) et le dragon k'ouei
(terrestre); il existe au Japon une distinction
populaire entre les
quatre espèces céleste, pluviale, terrestre-aquatique
et souterraine.
En réalité, il ne s'agit que
d'aspects distincts d'un symbole unique,
qui est celui du principe
actif et démiurgique: puissance divine, élan
spirituel, dit Grousset; symbole céleste en tout cas,
puissance de vie
et de manifestation, il crache les eaux
primordiales ou l'Oeuf du monde, ce qui
en fait une image du Verbe
créateur. Il est la nuée qui se déploie
au-dessus de nos têtes et va déverser ses flots
fertilisants. C'est
le principe k'ien, origine du Ciel et
producteur de la pluie, dont les six traits
sont six dragons
attelés; son sang, dit encore le Yi-king, est noir et
jaune,
couleurs primordiales du Ciel et de la Terre. Les six traits de
l'hexagramme
k'ien figurent traditionnellement les six
étapes de la manifestation, depuis
le dragon caché,
potentiel, non-manifesté, non-agissant, jusqu'au
dragon
planant, qui fait retour au principe, en passant par le dragon dans les
champs, visible, bondissant et volant.
Le dragon
s'identifie, selon la doctrine hindoue, au Principe, à Agni ou
à Prajapâti. Le Tueur de Dragon est le sacrificateur
qui apaise la
puissance divine et s'identifie à elle; le
dragon produit le soma, qui
est breuvage d'immortalité; il
est le soma de l'oblation sacrificielle.
La puissance du dragon,
enseigne Tchouang-tseu, est chose mystérieuse:
elle est la
résolution des contraires; c'est pourquoi Confucius vit, selon
lui, en Lao-tseu la personnification même du dragon. Par
ailleurs, si le
dragon-soma procure l'immortalité, le dragon
chinois y conduit également:
les dragons volants sont
montures d'Immortels; ils les élèvent vers
le ciel;
Houang-ti, qui avait utilisé le dragon pour vaincre les tendances
mauvaises, monta au Ciel sur le dos d'un dragon. Mais il
était lui-même
dragon, de même que Fou-hi, le
souverain primordial qui reçut d'un
cheval-dragon le
Ho-t'ou; c'est grâce au dragon que Yu-le-Grand put organiser
le monde en drainant les eaux surabondantes: le dragon,
envoyé du Ciel,
lui ouvrit la voie (k'ai tao).
Puissance céleste, créatrice, ordonnatrice, le
dragon est tout naturellement
le symbole de l'empereur. Il est
remarquable que ce symbolisme s'applique non
seulement en Chine,
mais chez les Celtes, et qu'un texte hébreu parle du
Dragon
céleste comme d'un roi sur son trône. Il est en effet
associé
à la foudre (il crache du feu) et à la
fertilité (il amène
la pluie). Il symbolise ainsi les
fonctions royales et les rythmes de la vie,
qui garantissent
l'ordre et la prospérité. C'est pourquoi il est
devenu l'emblême de l'empereur. De même qu'on expose
des portraits
de celui-ci, quand sévit la sécheresse,
on fait une image du dragon
Yin et il commence alors à
pleuvoir (GRANET, M. Fêtes et chansons
anciennes de la Chine,
Paris, 1919). Le dragon est une manifestation de la toute-puissance
impériale chinoise: la face du dragon signifie la face de
l'empereur; la
démarche du dragon est l'allure majestueuse
du chef; la perle du dragon,
qu'il est censé posséder
dans la gorge, est l'éclat indiscutable
de la parole du
chef, la perfection de sa pensée et de ses ordres. On ne
se
discute pas la perle du dragon, déclarait encore Mao.
Si
le symbolisme aquatique demeure évidemment capital, si les
dragons vivent
dans l'eau, font naître des sources, si le
Roi-dragon est un roi des nâga
(mais il s'identifie, ici
encore, au serpent), le dragon est surtout lié
à la
production de la pluie et du tonnerre, manifestation de
l'activité
céleste. Unissant la terre et l'eau, il
est le symbole de la pluie céleste
fécondant la terre.
Les danses du dragon, l'exposition de dragons de couleur
appropriée, permettent d'obtenir la pluie,
bénédiction du
ciel. En conséquence le dragon
est signe de bon augure, son apparition
est la consécration
des règnes heureux. Il arrive que, de sa gueule
ouverte,
sortent des feuillages: symbole de germination. Une coutume
indonésienne
veut qu'au jour de l'an une suite de jeunes
gens se revêtent d'un dragon
de papier qu'ils animent et
font danser par les rues, tandis que les citadins
massés aux
fenêtres lui offrent des salades vertes qu'il engloutit
pour
la plus grande joie du public. La colonie indonésienne de
Hollande
perpétue chaque année ce rite dans les rues
d'Amsterdam.
Le tonnerre est inséparable de la pluie; son
lien avec le dragon se
rattache à la notion de principe
actif, démiurgique; Houang-ti,
qui était dragon,
était aussi génie du tonnerre; au Cambodge,
le dragon
aquatique possède une gemme dont l'éclat - et
l'éclair
- provoque la pluie.
La montée du
tonnerre, qui est celle du yang, de la vie, de la
végétation,
du renouvellement cyclique, est
figurée par l'apparition du dragon, qui
correspond au
printemps, à l'est, à la couleur verte: le dragon
s'élève dans le ciel à l'équinoxe de
printemps et
s'enfonce dans l'abîme à
l'équinoxe d'automne; ce que traduisent
les positions des
étoiles kio et ta-kio, Épi de la Vierge et Arcturus,
les cornes du dragon. L'utilisation du dragon dans l'ornementation des
portes
en Orient lui confère également un symbolisme
cyclique, mais plutôt
de nature solsticiale.
Astronomiquement, la tête et la queue du Dragon
sont les
noeuds de la lune, les points où ont lieu les éclipses:
d'où le symbolisme chinois du dragon dévorant la
lune et celui,
arabe, de la queue du Dragon comme région
ténébreuse. Nous
rejoignons ici un aspect obscur du
symbolisme du dragon, mais l'ambivalence
est constante: le dragon
est yang comme signe du tonnerre et du printemps, de
l'activité céleste; il est yin comme souverain des
régions
aquatiques; yang en ce qu'il s'identifie au
cheval, au lion - animaux solaires
-, aux épées; yin
en ce qu'il est métamorphose d'un poisson
ou s'identifie
au serpent; yang comme principe géomantique; yin comme
principe alchimique (mercure).
Le dragon rouge est
l'emblème du Pays de Galles. Le Mabinogi de Lludd
et
Llewelys raconte la lutte du dragon rouge et du dragon blanc, ce dernier
symbolisant les Saxons envahisseurs. Finalement les deux dragons,
ivres d'hydromel,
sont enterrés au centre de l'île
de Bretagne, à Oxford,
dans un coffre de pierre.
L'île ne devait subir aucune invasion tant qu'ils
n'auraient pas été découverts (CELTICUM,
supplément
annuel à Ogam, et CHARBONNEAU-LASSAY, L.
Le Bestiaire du Christ, Bruges,
1940). Le dragon enfermé est
le symbole des forces cachées et
contenues: les deux faces
d'un être voilé.
Le dragon blanc porte les
couleurs livides de la mort, le dragon rouge celles
de la
colère et de la violence. Les deux dragons enterrés
ensemble
signifient la fusion de leur destin. La colère est
tombée, mais
les dragons pourraient ressurgir ensemble. Ils
demeurent comme une menace, une
puissance virtuelle, prompte
à se lancer contre tout nouvel envahisseur.
On peut
rattacher l'image de la baleine rejetant Jonas à la symbolique
du dragon, monstre qui avale et recrache sa proie, après
l'avoir transfigurée.
Cette image d'origine mythique
solaire représente le héros englouti
dans le dragon.
Le monstre vaincu, le héros conquiert une éternelle
jeunesse. Le voyage aux enfers accompli, il remonte du pays des morts et
de
la prison nocturne de la mer (Un traité de la vie
solitaire: Lettre aux
Frères du Mont-Dieu, 2 volumes, Paris,
1940-1946). L'analyse de C.G.
Jung a tiré parti de ce
mythe, dont l'expérience clinique a retrouvé
le
thème dans les rêves, et de son interprétation
traditionnelle:
le mythe familier de Jonas et de la baleine,
où le héros est avalé
par un monstre marin qui
l'entraîne sur la mer, la nuit, d'ouest en est,
symbolise
la marche supposée du soleil du crépuscule à
l'aube. Le héros, explique J.L. Henderson, s'enfonce dans les
ténèbres,
qui représentent une sorte de mort
[...] la lutte entre le héros
et le dragon [...] laisse
paraître [...] le thème archétypique
du
triomphe du Mal sur les tendances régressives.
Chez la
plupart des gens, le côté ténébreux,
négatif,
de la personnalité reste inconscient. Le
héros, au contraire,
doit se rendre compte que l'ombre
existe et qu'il peut en tirer de la force.
Il lui faut s'accorder
avec ses puissances destructrices s'il veut devenir assez
redoutable pour vaincre le dragon. En d'autres termes, le Moi ne peut
triompher
qu'en autant qu'il ait d'abord maîtrisé
et assimilé l'ombre
(JUNG, C.G. L'homme et ses symboles,
Paris, 1964). Le même auteur cite
dans le même sens
l'acceptation par Faust du défi de
Méphistophélès,
le défi de la vie, le
défi de l'inconscient: à travers
lui, à
travers ce qu'il a cru être la poursuite du mal, il
débouche
sur les horizons du salut.
Tous les
dragons de notre vie sont peut-être des princesses qui attendent
de nous voir beaux et courageux. Toutes les choses terrifiantes ne
sont peut-être
que des choses sans secours qui attendent que
nous les secourions (RILKE, R.M.
Lettres à un jeune
poète). Le dragon est d'abord en nous.
Les dragons
représentent aussi l'armée de Lucifer opposée
à l'armée des anges de Dieu: Se déplaçant
un peu
plus vite que la lumière divine, crachant d'avance
tous les feux de l'enfer,
puissamment armés de toutes les
griffes de la haine et de tous les crocs
du désir,
cuirassés d'égoïsme, munis des ailes puissantes
du mensonge et de la ruse, les dragons de Lucifer étaient au mal
ce que
les anges de Dieu étaient au bien. Les dragons de
Lucifer!... Sifflant,
soufflant, hurlant, rugissant, ils fondent
encore sur nous du fond des âges
et des
ténèbres... Les serpents, les rats, les vampires, les
chauves-souris,
tout ce qui est frappé d'horreur et de
puissance maléfique dans
la mémoire ancestrale et
dans l'imagination populaire est, à peine
camouflée,
une image de dragons qui menaçaient le Tout-Puissant.
Si
quelque chose subsiste, au fond de l'inconscient collectif, de la
terreur
originelle et de la répugnance primordiale, c'est
bien l'ombre de la
bête fabuleuse et abjecte qui composait
le gros de ce que nous appellerions
aujourd'hui, pour parler notre
langage et en forçant les termes avec
une vulgarité
un peu facile, les troupes aériennes et le corps
blindé du Malin (D'ORMESSON, J. Dieu, sa vie, son oeuvre, Paris,
1980).
Saint-Georges ou Saint-Michel et le dragon, dont
les artistes ont si souvent
représenté le combat,
illustrent la lutte perpétuelle du
mal contre le bien. Sous
les formes les plus variées, on en retrouve
la hantise dans
toutes les cultures et toutes les religions, et jusque dans
le
matérialisme dialectique de la lutte des classes.
L'axe
des dragons, dans le thème astrologique, est aussi nommé
axe de destinée. La tête du dragon, qui indique le
lieu du thème
où doit se construire le foyer de
l'existence consciente, est opposée
à la queue du
dragon, qui brasse toutes les influences venues du passé,
le
karma dont il faut triompher. Ces deux parties du dragon sont
également
appelées noeuds lunaires, Nord et Sud; il
s'agit des points où
la trajectoire de la lune croise celle
du soleil.
Le dragon est le symbole du mercure philosophal.
Deux dragons qui se combattent
désignent les deux
matières du Grand Oeuvre; l'un est ailé
et l'autre
pas, pour signifier la fixité de l'une, la volatilité
de l'autre. Lorsque le soufre, fixe, a changé en sa propre
nature le
mercure, les deux dragons font place à la porte du
Jardin des Hespérides,
où l'on peut sans crainte
cueillir les pommes d'or (PERNETY, Dom A.J.
Dictionnaire
Mytho-hermétique, Paris, 1787, réédition Paris,
1972).
La lignée Brug-pa Kagyu-pa, qui appartient
au véhicule de Diamant,
signifie lignée du dragon
Kagyu-pa; ses enseignements sont magnifiquement
exposés dans
Vie et Chants de Brug-pa Kun-Legs le Yogin qui vécut
au XVe
siècle et dont le nom signifie Beau Dragon. Il est
vénéré
au Bhoutan, près du Tibet (le
Bhoutan étant le Pays du Dragon)
(Vie et Chants de Brug-pa
Kun-Legs le Yogin, traduit du tibétain et annoté
par
R.A. Stein, Paris, 1972).
Ce texte a
été extrait du Dictionnaire des symboles, Éditions
Robert Laffont, 1996 (première édition en 1982), 1060
pages.
ISBN: 2.221.08497-7
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